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charles péguy

  • Méditation - Notre Père !

    « Il y a un trésor des prières, un trésor éternel des prières. La prière de Jésus l'a empli d'un seul coup ; l'a tout empli ; l'a empli infiniment, l'a empli pour éternellement ; cette fois qu'il inventa le Notre Père ; cette fois, cette première fois ; cette unique fois ; la première fois que le Notre Père sortit dans le monde ; la fois, l'unique fois, la première fois que le Notre Père parut sur la face du monde ; prononcé de ces lèvres divines ; éclaira la face de la terre ; sorti de quelles lèvres ; la prière qui devait ensuite, éternellement ensuite, être prononcée tant de fois ; résonner tant de fois sur des lèvres indignes ; la prière qui devait être répétée tant de fois ; résonner tant de fois sur des lèvres humaines ; ensuite éternellement tant de fois ; la prière qui tant de fois devait sonner, devait trembler aux lèvres pécheresses ; tant de fois monter aux lèvres fidèles. Tant de fois chanter ; murmurer. Tant de fois trembler aux chœurs des fidèles, au secret des cœurs.
    Quand la prière sortit pour cette fois, pour la première fois, la prière dont nous ne ferons jamais que des échos.
    La première fois que le Notre Père sortit sur la face de la terre, sortit dans la création, éclaira la face de la terre ; sortit de lui.
    Sortit sur la face du monde, éclaira la face du monde.
    La première fois que le Notre Père monta vers Notre Père, qui êtes aux cieux.
    Inventée, prononcée de ses lèvres divines.
    Il y a un trésor des prières. Jésus, cette fois, d'un seul coup, cette première fois Jésus l'emplit ; l'emplit tout ; pour éternellement. Et il attend toujours que nous le remplissions, voilà ce que n'ont pas compris les docteurs de la terre. »

    Charles Péguy (1873-1914), Le mystère de la charité de Jeanne d'Arc, nrf Gallimard, Paris, 1940.

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    Carl Heinrich Bloch (1834–1890), Le Sermon sur la montagne
    Museum of National History at Frederiksborg Castle (Danemark)

    (Crédit photo)

  • Prière pour nous autres charnels

    « Mère, voici vos fils qui se sont tant battus.
    Qu’ils ne soient pas pesés comme Dieu pèse un ange.
    Que Dieu mette avec eux un peu de cette fange
    Qu’ils étaient en principe et sont redevenus.

    Mère, voici vos fils qui se sont tant battus.
    Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un démon.
    Que Dieu mette avec eux un peu de ce limon
    Qu’ils étaient en principe et sont redevenus.

    Mère, voici vos fils qui se sont tant battus.
    Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un esprit.
    Qu’ils soient plutôt jugés comme on juge un proscrit
    Qui rentre en se cachant par des chemins perdus.

    Mère, voici vos fils et leur immense armée.
    Qu’ils ne soient pas jugés sur leur seule misère.
    Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre
    Qui les a tant perdus et qu’ils ont tant aimée.

    Mère, voici vos fils qui se sont tant perdus.
    Qu’ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue.
    Qu’ils soient réintégrés comme l’enfant prodigue.
    Qu’ils viennent s’écrouler entre deux bras tendus. »

    Charles Péguy (1873-1914), Ève, Cahiers de la quinzaine.
    4e cahier de la 15e série, Paris, 1913.

    Charles Péguy,prière,fidèles défunts

    (Crédit photo)

  • Méditation : la journée du Bon Dieu

    « Frère Louis, demandait-on à Louis de Gonzague, si l'on vous annonçait que dans une demi-heure la mort va vous prendre, que feriez-vous ?
    - Mais, je continuerais à jouer aux boules ! »

    (Cf. au 19 janvier 2015, le même exemple rapporté au sujet de St Charles Borromée, par le R.P. Faber)

    Le bon Péguy fait ainsi parler la petite Hauviette, amie de Jeanne :
    « Si j'étais à la maison, occupée à filer mon peson de laine ou à jouer aux boquillons, parce que ce serait l'heure de jouer ; si on venait me dire : Hauviette, Hauviette, c'est l'heure du jugement dernier ; dans une demi-heure l'ange va commencer à jouer de la trompette... je continuerais à filer ma laine et je continuerais à jouer aux boquillons.
    L'amusement des petites filles, l'innocence des petites filles est agréable à Dieu. Tout ce que l'on fait dans la journée est agréable à Dieu, pourvu naturellement que ce soit comme il faut. Tout est à Dieu, tout regarde Dieu, tout se fait sous le regard de Dieu, toute la journée est à Dieu. La prière du matin et la prière du soir, l'Angelus du matin et l'Angelus du soir, les trois repas par jour et le goûter de quatre heures et l'appétit au repas, le travail entre les repas et le jeu quand il faut et l'amusement quand on peut ; prier en se levant parce que la journée commence, demander avant et remercier après, toujours de bonne humeur, c'est pour tout ça ensemble et pour tout ça, l'un après l'autre que nous avons été mis sur la terre : c'est tout ça ensemble et c'est ça l'un après l'autre qui fait la journée du Bon Dieu. »

    Charles Péguy, Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, cité par le P. Monier, "Exercices Spirituels" (2e semaine, 20), Lyon, 1949.

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     (Source photo)

  • In memoriam - Centenaire de la mort de Charles Péguy (7 janvier 1873 - 5 septembre 1914)

    « La petite Espérance s'avance entre ses deux grandes sœurs
    et on ne prend pas seulement garde à elle.
    Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin
    raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route
    entre ses deux sœurs la petite espérance
    S'avance.
    Entre ses deux grandes sœurs.
    Celle qui est mariée.
    Et celle qui est mère.
    Et l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention
    que pour les deux grandes sœurs.
    La première et la dernière.
    Qui vont au plus pressé.
    Au temps présent.
    A l'instant momentané qui passe.
    Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n'a
    de regard que pour les deux grandes sœurs.
    Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.
    Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.
    La petite, celle qui va encore à l'école.
    Et qui marche.
    Perdue dans les jupes de ses sœurs.
    Et il croit volontiers que ce sont les deux grands
    qui traînent la petite par la main.
    Au milieu.
    Entre les deux.
    pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.
    Les aveugles qui ne voient pas au contraire.
    Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.
    Et que sans elle elles ne seraient rien.
    Que deux femmes déjà âgées.
    Deux femmes d'un certain âge.
    Fripées par la vie.
    C'est elle, cette petite, qui entraîne tout. »

    Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1912), Ed. Gallimard,
    Coll. La Pléiade, Œuvres poétiques complètes, pp. 176-177.

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    Portrait de Charles Péguy par Pierre Laurens – huile sur toile, 1908.

    Les manifestations et commémorations de ces jours-ci en mémoire de Charles Péguy : Agenda.
    Source et crédit photo : Charles Péguy - Site officiel.
  • Charles Péguy (1873-1914), Le Mystère des saints Innocents (extrait)

    « ...
    Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d’aussi beau dans tout le monde
    Qu’un petit enfant qui s’endort en faisant sa prière
    Sous l’aile de son ange gardien
    Et qui rit aux anges en commençant de s’endormir ;
    Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n’y comprend plus rien ;
    Et qui fourre les paroles du « Notre Père » à tort et à travers pêle-mêle dans les paroles du « Je vous salue Marie »
    Pendant qu’un voile déjà descend sur ses paupières,
    Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix.
    ... »

    (Texte complet de cet extrait)

  • Le 13 juillet, à Chartres : "Virgini Pariturae" (La Vierge qui devait enfanter), dans la crypte.

    « Ô reine voici donc après la longue route,
    Avant de repartir par ce même chemin,
    Le seul asile ouvert au creux de votre main,
    Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute.

    Voici le lourd pilier et la montante voûte ;
    Et l’oubli pour hier, et l’oubli pour demain ;
    Et l’inutilité de tout calcul humain ;
    Et plus que le péché, la sagesse en déroute.

    Voici le lieu du monde où tout devient facile,
    Le regret, le départ, même l’événement,
    Et l’adieu temporaire et le détournement,
    Le seul coin de la terre où tout devient docile,

    Et même ce vieux cœur qui faisait le rebelle ;
    Et cette vieille tête et ses raisonnements ;
    Et ces deux bras raidis dans les casernements ;
    Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.

    Voici le lieu du monde où tout est reconnu,
    Et cette vieille tête et la source des larmes ;
    Et ces deux bras raidis dans le métier des armes ;
    Le seul coin de la terre où tout soit contenu.

    Voici le lieu du monde où tout est revenu
    Après tant de départs, après tant d’arrivées.
    Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu
    Après tant de hasards, après tant de corvées.

    Voici le lieu du monde et la seule retraite,
    Et l’unique retour et le recueillement,
    Et la feuille et le fruit et le défeuillement,
    Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.

    Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait,
    Et le silence et l’ombre et la charnelle absence,
    Et le commencement d’éternelle présence,
    Le seul réduit où l’âme est tout ce qu’elle était.

    Voici le lieu du monde où la tentation
    Se retourne elle-même et se met à l’envers.
    Car ce qui tente ici c’est la soumission ;
    Et c’est l’aveuglement dans l’immense univers.

    Et le déposement est ici ce qui tente,
    Et ce qui vient tout seul est l’abdication,
    Et ce qui vient soi-même et ce qui se présente
    N’est ici que grandesse et présentation.

    C’est la révolte ici qui devient impossible,
    Et ce qui se présente est la démission.
    Et c’est l’effacement qui devient invincible.
    Et tout n’est que bonjour et salutation.

    Ce qui partout ailleurs est une accession
    N’est ici qu’un total et sourd abrasement.
    Ce qui partout ailleurs est un entassement
    N’est ici que bassesse et que dépression.

    Ce qui partout ailleurs est une oppression
    N’est ici que l’effet d’un noble écrasement.
    Ce qui partout ailleurs est un empressement
    N’est ici qu’héritage et que succession.

    Ce qui partout ailleurs est une rude guerre
    N’est ici que la paix d’un long délaissement.
    Ce qui partout ailleurs est un affaissement
    Est ici la loi même et la norme vulgaire.

    Ce qui partout ailleurs est une âpre bataille
    Et sur le cou tendu le couteau du boucher,
    Ce qui partout ailleurs est la greffe et la taille
    N’est ici que la fleur et le fruit du pêcher.

    Ce qui partout ailleurs est la rude montée
    N’est ici que descente et qu’aboutissement.
    Ce qui partout ailleurs est la mer démontée
    N’est ici que bonace et qu’établissement.

    Ce qui partout ailleurs est une dure loi
    N’est ici qu’un beau pli sous vos commandements.
    Et dans la liberté de nos amendements
    Une fidélité plus tendre que la foi.

    Ce qui partout ailleurs est une obsession
    N’est ici sous vos lois qu’une place rendue.
    Ce qui partout ailleurs est une âme vendue
    N’est ici que prière et qu’intercession.

    Ce qui partout ailleurs est une lassitude
    N’est ici que des clefs sur un humble plateau.
    Ce qui partout ailleurs est la vicissitude
    N’est ici qu’une vigne à même le coteau.

    Ce qui partout ailleurs est la longue habitude
    Assise au coin du feu les poings sous le menton,
    Ce qui partout ailleurs est une solitude
    N’est ici qu’un vivace et ferme rejeton.

    Ce qui partout ailleurs est la décrépitude
    Assise au coin du feu les poings sur les genoux
    N’est ici que tendresse et que sollicitude
    Et deux bras maternels qui se tournent vers nous.

    Nous nous sommes lavés d’une telle amertume,
    Étoile de la mer et des récifs salés,
    Nous nous sommes lavés d’une si basse écume,
    Étoile de la barque et des souples filets.

    Nous avons délavé nos malheureuses têtes
    D’un tel fatras d’ordure et de raisonnement,
    Nous voici désormais, ô reine des prophètes,
    Plus clairs que l’eau du puits de l’ancien testament.

    Nous avons gouverné de si modestes arches,
    Voile du seul vaisseau qui ne périra pas,
    Nous avons consulté de si pauvres compas,
    Arche du seul salut, reine des patriarches.

    Nous avons consommé de si lointains voyages,
    Nous n’avons plus de goût pour les pays étranges.
    Reine des confesseurs, des vierges et des anges,
    Nous voici retournés dans nos premiers villages.

    On nous en a tant dit, ô reine des apôtres,
    Nous n’avons plus de goût pour la péroraison.
    Nous n’avons plus d’autels que ceux qui sont les vôtres,
    Nous ne savons plus rien qu’une simple oraison.

    Nous avons essuyé de si vastes naufrages,
    Nous n’avons plus de goût pour le transbordement,
    Nous voici revenus, au déclin de nos âges,
    Étoile du seul Nord dans votre bâtiment.

    Ce qui partout ailleurs est de dispersion
    N’est ici que l’effet d’un beau rassemblement.
    Ce qui partout ailleurs est un démembrement
    N’est ici que cortège et que procession.

    Ce qui partout ailleurs demande un examen
    N’est ici que l’effet d’une pauvre jeunesse.
    Ce qui partout ailleurs demande un lendemain
    N’est ici que l’effet de soudaine faiblesse.

    Ce qui partout ailleurs demande un parchemin
    N’est ici que l’effet d’une pauvre tendresse.
    Ce qui partout ailleurs demande un tour de main
    N’est ici que l’effet d’une humble maladresse.

    Ce qui partout ailleurs est un détraquement
    N’est ici que justesse et que déclinaison.
    Ce qui partout ailleurs est un baraquement
    N’est ici qu’une épaisse et durable maison.

    Ce qui partout ailleurs est la guerre et la paix
    N’est ici que défaite et que reddition.
    Ce qui partout ailleurs est de sédition
    N’est ici qu’un beau peuple et des épis épais.

    Ce qui partout ailleurs est une immense armée
    Avec ses trains de vivre et ses encombrements,
    Et ses trains de bagage et ses retardements,
    N’est ici que décence et bonne renommée.

    Ce qui partout ailleurs est un effondrement
    N’est ici qu’une lente et courbe inclinaison.
    Ce qui partout ailleurs est de comparaison
    Est ici sans pareil et sans redoublement.

    Ce qui partout ailleurs est un accablement
    N’est ici que l’effet de pauvre obéissance.
    Ce qui partout ailleurs est un grand parlement
    N’est ici que l’effet de la seule audience.

    Ce qui partout ailleurs est un encadrement
    N’est ici qu’un candide et calme reposoir.
    Ce qui partout ailleurs est un ajournement
    N’est ici que l’oubli du matin et du soir.

    Les matins sont partis vers les temps révolus,
    Et les soirs partiront vers le soir éternel,
    Et les jours entreront dans un jour solennel,
    Et les fils deviendront des hommes résolus.

    Les âges rentreront dans un âge absolu,
    Les fils retourneront vers le seuil paternel
    Et raviront de force et l’amour fraternel
    Et l’antique héritage et le bien dévolu.

    Voici le lieu du monde où tout devient enfant,
    Et surtout ce vieil homme avec sa barbe grise,
    Et ses cheveux mêlés au souffle de la brise,
    Et son regard modeste et jadis triomphant.

    Voici le lieu du monde où tout devient novice,
    Et cette vieille tête et ses lanternements,
    Et ces deux bras raidis dans les gouvernements,
    Le seul coin de la terre où tout devient complice,

    Et même ce grand sot qui faisait le malin,
    (C’est votre serviteur, ô première servante),
    Et qui tournait en rond dans une orbe savante,
    Et qui portait de l’eau dans le bief du moulin.

    Ce qui partout ailleurs est un arrachement
    N’est ici que la fleur de la jeune saison.
    Ce qui partout ailleurs est un retranchement
    N’est ici qu’un soleil au ras de l’horizon.

    Ce qui partout ailleurs est un dur labourage
    N’est ici que récolte et dessaisissement.
    Ce qui partout ailleurs est le déclin d’un âge
    N’est ici qu’un candide et cher vieillissement.

    Ce qui partout ailleurs est une résistance
    N’est ici que de suite et d’accompagnement ;
    Ce qui partout ailleurs est un prosternement
    N’est ici qu’une douce et longue obéissance.

    Ce qui partout ailleurs est règle de contrainte
    N’est ici que déclenche et qu’abandonnement ;
    Ce qui partout ailleurs est une dure astreinte
    N’est ici que faiblesse et que soulèvement.

    Ce qui partout ailleurs est règle de conduite
    N’est ici que bonheur et que renforcement ;
    Ce qui partout ailleurs est épargne produite
    N’est ici qu’un honneur et qu’un grave serment.

    Ce qui partout ailleurs est une courbature
    N’est ici que la fleur de la jeune oraison ;
    Ce qui partout ailleurs est la lourde armature
    N’est ici que la laine et la blanche toison.

    Ce qui partout ailleurs serait un tour de force
    N’est ici que simplesse et que délassement ;
    Ce qui partout ailleurs est la rugueuse écorce
    N’est ici que la sève et les pleurs du sarment.

    Ce qui partout ailleurs est une longue usure
    N’est ici que renfort et que recroissement ;
    Ce qui partout ailleurs est bouleversement
    N’est ici que le jour de la bonne aventure.

    Ce qui partout ailleurs se tient sur la réserve
    N’est ici qu’abondance et que dépassement ;
    Ce qui partout ailleurs se gagne et se conserve
    N’est ici que dépense et que désistement.

    Ce qui partout ailleurs se tient sur la défense
    N’est ici que liesse et démantèlement ;
    Et l’oubli de l’injure et l’oubli de l’offense
    N’est ici que paresse et que bannissement.

    Ce qui partout ailleurs est une liaison
    N’est ici qu’un fidèle et noble attachement ;
    Ce qui partout ailleurs est un encerclement
    N’est ici qu’un passant dedans votre maison.

    Ce qui partout ailleurs est une obédience
    N’est ici qu’une gerbe au temps de fauchaison ;
    Ce qui partout ailleurs se fait par surveillance
    N’est ici qu’un beau foin au temps de fenaison.

    Ce qui partout ailleurs est une forcerie
    N’est ici que la plante à même le jardin ;
    Ce qui partout ailleurs est une gagerie
    N’est ici que le seuil à même le gradin.

    Ce qui partout ailleurs est une rétorsion
    N’est ici que détente et que désarmement ;
    Ce qui partout ailleurs est une contraction
    N’est ici qu’un muet et calme engagement.

    Ce qui partout ailleurs est un bien périssable
    N’est ici qu’un tranquille et bref dégagement ;
    Ce qui partout ailleurs est un rengorgement
    N’est ici qu’une rose et des pas sur le sable.

    Ce qui partout ailleurs est un efforcement
    N’est ici que la fleur de la jeune raison ;
    Ce qui partout ailleurs est un redressement
    N’est ici que la pente et le pli du gazon.

    Ce qui partout ailleurs est une écorcherie
    N’est ici qu’un modeste et beau dévêtement ;
    Ce qui partout ailleurs est une affouillerie
    N’est ici qu’un durable et sûr dépouillement.

    Ce qui partout ailleurs est un raidissement
    N’est ici qu’une souple et candide fontaine ;
    Ce qui partout ailleurs est une illustre peine
    N’est ici qu’un profond et pur jaillissement.

    Ce qui partout ailleurs se querelle et se prend
    N’est ici qu’un beau fleuve aux confins de sa source,
    Ô reine et c’est ici que toute âme se rend
    Comme un jeune guerrier retombé dans sa course.

    Ce qui partout ailleurs est la route gravie,
    Ô reine qui régnez dans votre illustre cour,
    Étoile du matin, reine du dernier jour,
    Ce qui partout ailleurs est la table servie,

    Ce qui partout ailleurs est la route suivie
    N’est ici qu’un paisible et fort détachement,
    Et dans un calme temple et loin d’un plat tourment
    L’attente d’une mort plus vivante que vie. »

    Charles Péguy (1873-1914), Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (I. Prière de résidence).

    Les "Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres" ont été écrites par Charles Péguy à la suite du pèlerinage qu’il fit pour rendre grâce à la Sainte Vierge de la guérison d’un de ses fils (mai 1913).
    (Source)

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    Vitrail de la cathédrale de Chartres